Irrintzina, le cri Basque, 2006
Irrintzina, le cri basque
Gamin, j’étais bon danseur. Je faisais partie des cinq du village de Barcus, choisis par les vieux. Le petit village de Soule a la réputation de produire de sacrés danseurs et ce, depuis plusieurs générations. Il faut sauter le plus haut, rentrer les pas les plus difficiles, se montrer élégant et puissant à la fois et surtout, bien fermer les points. Pour toutes ces raisons, nous étions les meilleurs ; on faisait appel à nous des quatre coins du Pays Basque. J’ai dix ans et des poussières quand je danse pour la première fois de l’autre côté de la frontière, un dimanche. On va à Durango en voiture, avec Monsieur-le-Maire-de-Barcus qui conduit. On se fait contrôler trois fois, on n’en mène pas large quand on arrive, tard. Ça chauffe à Durango, dans les petites rues, des mecs de l’ETA tirent sur des blindés, ils font reculer la guardia civil. Ce sont mes héros, eux qui ont fait sauter Carrero Blanco, quand Franco, lui, a mis encore deux ans pour crever. Près du jai alai (fronton) où nous allons danser, une grande peinture aux couleurs vives occupe toute la surface du mur d’un garage. Dessus, un gros EUSKADI TA ASKATASUNA (Pays Basque et liberté), la hache et le serpent enroulé autour du manche – symbole de l’ETA –, du vert et du rouge un peu partout – trop bien fait. Le soir, pour la danse du verre, je monte sur le verre dans un jai alai plein à craquer et rempli de fumée. Tout va bien, tous nous applaudissent longuement au cri de « Gora Euskadi » (vive le Pays Basque), de plus en plus fort dans le fronton qui résonne. Au retour, dans la nuit, on se fait à nouveau arrêter et contrôler trois fois comme à l’aller, mais on flippe moins, on est même plutôt surexcités. On sent bien que cette fois, la guardia est beaucoup plus tendue que nous. On se fait encore contrôler côté « français », à vingt bornes de Barcus. Fin soixante-dix, un dimanche à Durango…
