Datchas Blues, 2002
Les datchas ne sont parfois que de simples abris d’une pièce : cabanes, trolleybus ou bus échappés de la casse, habitations cubiques, sans fenêtres, formées de quatre plaques de béton acquises sur un chantier de construction… Le plus souvent, ce sont des petites maisons de deux ou trois pièces, une quatrième étant parfois arrangée à l’emplacement du grenier. Parfois, un sous-sol a été aménagé comme garage. Elles peuvent être en bois, en briques ou/et en parpaings. Des matériaux récupérés sur des chantiers ou dans des usines sont recyclés dans les datchas : on peut trouver une clôture construite à partir de skis de fond ou d’anciennes portes d’ascenseurs, des pneus pour les parterres de fleurs, d’anciennes cabines téléphoniques faisant office de cabines de douche. Le confort de la datcha est souvent sommaire. La datcha est entourée d’un jardin potager, que l’on se passionne à cultiver.
Le monde post-communiste est caractérisé par une profonde crise économique qui provoque le déclassement de nombreux travailleurs, qui vulnérabilise plusieurs groupes sociaux. Pour l’individu dont les compétences sont remises en cause sur le lieu de travail, pour le travailleur méprisé, parfois humilié, dont on nie les qualités, la datcha est un lieu où l’on peut reconstruire une image de soi positive, un lieu de déploiement de ses savoir-faire qui rappellent ses qualités morales. Dans un contexte économique caractérisé par une radicale incertitude, la culture du potager permet à l’individu de se réapproprier un fragment d’avenir, et participe à l’apaisement de ses inquiétudes, de ses doutes, de ses appréhensions, de ses angoisses. L’existence du potager permet de se sentir maître d’une partie de ses ressources futures, d’anticiper, de se projeter, de s’arracher à l’urgence d’un présent si angoissant.
Le quotidien post-soviétique est aussi caractérisé par des dispositifs multiples de dépossession systématique du temps : files d’attentes, complications bureaucratiques labyrinthiques… Les temporalités de la cité socialiste sont en fait caractérisées par l’imprévisibilité, l’arbitraire, l’arythmie. Elles participent ainsi à l’épuisement de l’individu. L’expérience du temps à la datcha est très différente : en cultivant un potager, l’individu se réapproprie un temps à soi. Ces modes de dépossessions du temps dans le quotidien urbain soviétique se doublent de dispositifs de dépossession de l’espace. La structure des espaces urbains, qui répond à une logique du gigantisme et de la dispersion, la standardisation des appartements, la faible variabilité du mobilier et la promiscuité rendent difficiles l’appropriation de lieux à soi dans la ville. La datcha devient alors l’objet d’une appropriation pratique. La datcha n’est pas une machine à habiter; on agence ce lieu comme on le désire ; on s’y crée un véritable chez-soi.
Les datchas sont des lieux où les personnes glissent leurs volontés de bonheur, où elles tentent d’être heureuses.
Ronan HERVOUET auteur de Datchas Blues aux éditions Aux Lieux d’être
